Plus de 100 participantes et participants se sont réunis le 10 février 2026 pour l’événement de clôture de Lémanscope, dans une atmosphère marquée par l’énergie, la curiosité et un profond sentiment d’accomplissement collectif. Au terme de deux années d’engagement, un chiffre résume l’ampleur du projet : près de 3500 mesures de couleur et de transparence de l’eau réalisées par des citoyennes et citoyens à travers tout le Léman. Ce qui n’était au départ qu’une idée ambitieuse, relier la télédétection satellitaire, l’écologie des eaux douces et l’engagement du public, s’est transformé en une communauté active d’observateurs et d’observatrices, contribuant à renouveler notre regard sur le lac.
Laurence Glass-Haller: Collaboratrice scientifique à l’EPFL, impliquée dans la coordination de l’initiative de science citoyenne Lémanscope et dans le soutien aux activités de la plateforme de recherche LéXPLORE. Spécialiste en écologie des eaux douces, titulaire d’un doctorat en microbiologie environnementale, elle dispose également d’une expérience en diplomatie scientifique.
Contexte et objectifs : relier l’espace au rivage
La télédétection satellitaire est aujourd’hui un outil central pour surveiller la qualité des eaux continentales, mais la fiabilité des produits dérivés dépend d’observations in situ robustes pour leur calibration et validation.
La transparence de l’eau mesurée grâce au disque de Secchi est un indicateur directement lié à la concentration en phytoplancton et les particules en suspension. Une faible profondeur de Secchi reflète généralement une forte biomasse algale ou une charge particulaire élevée, souvent observée en été, tandis qu’une grande transparence caractérise des eaux plus pauvres en particules.
Dans le Léman, ces relations relient les propriétés optiques observées par satellite aux processus biogéochimiques. Toutefois, les séries de données continues à l’échelle de tout le lac et sur l’ensemble des saisons restent encore limitées.
Lémanscope, lancé d’avril 2024 à février 2026 en collaboration avec l’EPFL, l’Eawag, l’ASL et l’UNIL, visait à combler cette lacune. L’idée était simple : mobiliser les personnes naviguant sur le Léman, voileux, rameurs, pagayeurs et plaisanciers, pour mesurer la transparence de l’eau à l’aide d’un disque de Secchi imprimé en 3D et enregistrer sa couleur via l’application EyeOnWater.
En combinant ces observations citoyennes aux données satellitaires (notamment issues de la mission européenne Sentinel-3) et aux mesures autonomes de la plateforme LéXPLORE, le projet poursuivait quatre objectifs :
- renforcer la validation des produits satellitaires de qualité de l’eau ;
- améliorer la couverture spatiale et saisonnière des observations de transparence ;
- approfondir la compréhension des dynamiques limnologiques
- favoriser le dialogue entre science et société autour de l’état écologique du Léman.
- Dès l’origine, Lémanscope était autant un projet scientifique qu’un projet sociétal.
Une dynamique à l’échelle du lac
Le projet a été officiellement lancé le 30 avril 2024 à l’EPFL, en présence de 130 participantes et participants. Soutenu activement par l’ASL et relayé par les médias (24heures, Le Temps, RTS), il a rapidement suscité un large intérêt.
Au total, environ 700 citoyennes et citoyens se sont inscrits, et 250 disques de Secchi ont été distribués aux résidents autour du lac. Des vidéos pédagogiques sur le site du Lémanscope, des rencontres, des conférences et des webinaires ont permis d’assurer la qualité des mesures et de maintenir l’engagement. Car la science participative ne repose pas seulement sur des instruments, mais aussi sur les relations humaines. En multipliant les espaces d’échange, nous avons transformé des gestes individuels en une démarche collective.
Un jeu de données inédit
Près de 3500 mesures ont été collectées, offrant une couverture spatiale et saisonnière sans précédent. Après un contrôle qualité simple et standardisé: exclusion des données situées hors des limites du lac, des profondeurs de Secchi supérieures à la profondeur maximale locale et des mesures effectuées en dehors des heures d’ensoleillement, 2408 mesures ont été validées et comparées aux observations satellitaires correspondantes.
Ce jeu de données a permis d’identifier les limites des traitements satellitaires en zones littorales et en eaux claires (profondeur de Secchi > 10 m) puis de développer une méthode améliorée, réduisant l’erreur moyenne à 0,78 m par rapport aux mesures citoyennes.
Cette approche sera prochainement appliquée à toutes les archives du satellite Sentinel-3 depuis 2016 et remplacera les produits actuels pour les lacs alpins.
L’analyse met en évidence plusieurs gradients :
- une meilleure corrélation dans le Grand Lac que dans le Petit Lac ;
- une concordance plus forte en zone pélagique qu’en zone littorale ;
- des différences marquées entre les rives nord et sud.
Ces résultats ont donné lieu à une première publication (Brewin et al., 2025), comparant Lémanscope à cinq initiatives internationales. L’étude montre que le disque de Secchi imprimé en 3D constitue un outil robuste pour la validation satellitaire, tout en favorisant l’engagement du public.
En combinant observations citoyennes, mesures continues de LéXPLORE et suivi officiel, nous pouvons désormais caractériser les variations saisonnières et spatiales de la transparence du Léman avec une précision inédite, grâce à un modèle spécifiquement développé pour le lac.
Derrière chaque donnée se trouve une personne
Les participantes et participants ont rejoint Lémanscope avant tout par attachement au Léman et par volonté de contribuer à sa préservation. Nombre d’entre eux vivent sur ses rives et ont été témoins de son évolution.
D’autres étaient animés par la curiosité scientifique, désireux de mieux comprendre les effets du réchauffement climatique, des pollutions plastiques ou de l’apparition d’espèces invasives.
Pour certains, le projet a donné une nouvelle dimension aux sorties sur l’eau. Des équipages ont intégré les mesures à leurs navigations; des couples ont débattu pour savoir si le disque disparaissait à 6,8 ou 7,1 mètres, rappel discret que toute observation comporte une part humaine.
La possibilité de contribuer concrètement à une recherche scientifique réelle, sans être spécialiste, a été largement saluée. Beaucoup ont exprimé l’espoir que cet engagement puisse encourager des actions environnementales tangibles.
Le projet n’a pas été sans défis : assurer la qualité des données, filtrer rigoureusement les observations et maintenir la motivation des participants sur une période de deux ans ont demandé constance et transparence.
Une responsabilité partagée
Lémanscope montre que la science participative n’est pas une voie secondaire, mais une démarche véritablement transformatrice. En élargissant notre capacité d’observation, les citoyennes et citoyens enrichissent la recherche, suscitent de nouvelles questions et nous poussent à communiquer avec plus de clarté et de responsabilité.
La science gagne en force lorsqu’elle est partagée. En rendant nos méthodes transparentes, en discutant nos incertitudes et en reconnaissant la valeur des contributions non spécialistes, nous améliorons la qualité des données tout en renforçant le lien entre science et société.
Lors de l’événement de clôture, une évidence s’est imposée : le succès de Lémanscope ne se résume ni à 3500 points de données ni à une publication scientifique. Il se mesure dans les échanges, dans ces disques de Secchi abaissés à deux, dans ces parents expliquant la couleur de l’eau à leurs enfants, et dans la volonté commune de préserver le Léman.
Lémanscope montre que lorsque la science dépasse les laboratoires et les satellites, lorsque les citoyennes et citoyens deviennent observateurs de leur propre environnement, le lac n’est plus seulement un objet d’étude : il devient un bien commun, porteur d’une responsabilité partagée.
Publiée le 30. Mars 2026
